DU BON USAGE DES ILLUSTRATIONS SONORES EN PERIODE ELECTORALE
QUELQUES ELEMENTS D’ANALYSE
Ø L’information est par définition une donnée sensible, indépendamment des enjeux politiques, économiques ou culturels qui lui sont parfois attachés. Cela appelle par conséquent beaucoup de rigueur et de responsabilité de la part des journalistes appelés à manipuler cette information, capable du pire et du meilleur selon les intentions de celui qui la traite.
Ø En forçant un peu la comparaison, l’information serait assimilable à une voie de passage, à une chaussée. Elle peut aider à faire transiter un bus d’écolier, une ambulance tout comme elle peut servir de canal de transport à un char d’assaut bourré d’explosifs.
Ø L’information est tributaire de la charge émotionnelle, affective, politique belliqueuse ou médiatrice que lui imprime le journaliste, rédacteur ou présentateur de nouvelles. Et il en va ainsi dans le contexte électoral où toute information mal placée, toute information sans fondement ou tendancieuse, toute information à des fins de manipulation ou de règlement de comptes ou encore tout simplement une information de trop devient une étincelle susceptible de mettre le feu aux poudres à tout instant.
Caractérisation de la période dite électorale
- Période particulièrement sensible tant du point de vue de la collecte que du traitement de l’information ;
- Période où le journaliste est plus courtisé que jamais
- Période où le journaliste est particulièrement exposé à la tentation du gain facile (il en voit passé sous ses yeux) ;
- Période où prospère la technique d’achat des conscience : elle peut émaner aussi bien du pouvoir en place que de l’opposition ;
- Période de grande manipulation de la part des leaders politiques ;
- Période pendant laquelle le journaliste a souvent du mal à taire sa propre sensibilité politique ou ses états d’âme personnels
- Période encore plus sensible pour le journaliste partisan, détenteur d’une carte de parti politique ;
- Période sensible aussi parce que tous les hommes politiques, en campagne électorale sont très jaloux de leur image politique et sont donc sur les dents, justifiant un climat d’intolérance par rapport au moindre préjudice médiatique.
Les déterminants du caractère sensible de l’information électorale
Autre question découlant de la précédente : « à quoi reconnaît-on une question sensible ? »
o Son origine ? (émetteurs, structure émettrice)
o Sa (ses) cibles ?
o Sa période de diffusion ?
o Le média utilisé ?
o Les acteurs concernés ?
o L’objet (quoi ?) = exemple : les règles particulières pour l’élection du président de la République
Dans ce répertoire des facteurs sensibles, attardons-nous sur les émetteurs dans le contexte électoral et très vite, nous nous apercevons que nous avons affaire à des acteurs dont la caractéristique majeure est l’hétérogénéité, la pluralité, la diversité..
Dans le contexte de l’élection présidentielle du 05 mars 2006, quel qualificatif conviendrait le mieux à cette notion de « diversité » ?
o diversité idéologique / politique
o diversité géographique
o diversité culturelle
o diversité ethnique
o diversité professionnelle
Cet ensemble de diversité montre bien à quel point les attentes des citoyens sont plurielles et là commence le vrai questionnement pour le reporter assurant la couverture des opérations électorales : quelle exploitation faire des illustrations sonores pour assurer un traitement respectueux de cette diversité. Nous sommes là au cœur du débat.
En réalité, c’est une question qui relève à la fois du professionnalisme et de l’éthique.
Ø Question d’ordre professionnel
Il convient avant tout, d’avoir une bonne compréhension de la notion « d’illustrations sonores ». Comme cela s’entend, il s’agit d’illustrer exactement comme on le ferait dans un journal au moyen d’une photo ou d’un dessin. Mais puisque nous sommes ici en radio et que la radio se définit et fonctionne par le son, on parle alors tout naturellement d’illustration sonore. Celle-ci a pour fonction essentielle d’accompagner un texte et de le soutenir par des extraits sonores dans l’un ou l’autre des objectifs suivants :
- étayer vos propos de reporter ;
- compléter votre reportage par des détails plus sensibles que l’on préfère voir livrer par la source elle-même ;
- crédibiliser une information en montrant d’où elle vient, de qui elle émane ;
- apporter à l’opinion publique un gage de fiabilité ;
- habiller harmonieusement un dossier ;
- de faire, par son auteur lui-même, des propos jugés trop graves, ou tout simplement une déclaration trop marginale, un sentiment très personnel…
- prendre de la distance.
Retenons que, globalement, les illustrations sonores aident à crédibiliser et à authentifier le commentaire du journaliste. Et il est évident qu’un tel travail requiert un certain savoir-faire dans la mesure où un bon professionnel doit se garder de faire un usage immodéré et inconséquent de l’illustration sonore. Celle-ci ne doit jamais apparaître comme un moyen de faire du remplissage ; elle ne doit pas se substituer à l’exigence du texte écrit qui est censé être le socle d’un reportage, d’un compte-rendu ou d’un magazine.
Cette mise au point est capitale ; d’autant plus capitale que certains journalistes gagnés par la paresse intellectuelle peuvent être amenés à utiliser les illustrations sonores à l’emporte pièce un peu comme un moyen de masquer leurs lacunes en matière de conception et d’écriture journalistique. C’est oublier que la qualité d’une illustration sonore tient avant tout à sa pertinence, à sa perspicacité, à son éloquence, à son pouvoir évocateur.
Répétons-le encore, il s’agit d’illustrer et non de reproduire par le son ce que votre texte ou commentaire a déjà suffisamment exprimé. Même dans le cas du traitement d’une conférence de presse, on veillera à ce que le son, même généreusement sélectionné dans ce cas, n’aille pas jusqu’à monopoliser 90 % de l’ensemble du reportage. Question de mesure (durée de l’extrait sonore) donc, mais aussi question d’harmonie (concordance entre l’extrait sonore et la réalité évoquée) et de dosage (équilibre en termes de volume entre le son et le texte) !
Pour éviter dans ce vilain piège de la doublure ou de la redondance, il importe que tout professionnel de l’information en situation de couverture de l’actualité électorale se donne le temps de réfléchir à un ensemble de questions fondamentales. En l’occurrence :
o Se demander, quand on utilise une illustration sonore, si l’information traitée perdrait de son exactitude ou de sa fiabilité sans elle ;
o Est-ce que les extraits sonores choisis reflètent le plus fidèlement possible le sujet que l’on est en train de traiter ;
o Est-ce que les extraits sonores choisis dans le contexte politique du moment et selon l’angle de traitement retenu ne comportent pas éventuellement des risques d’équivoque susceptibles d’ouvrir la porte à toutes sortes d’interprétations ?
o Est-ce que les portions de phrases retenues au montage et telles qu’elles ont été agencées ne comportent pas des incohérences et n’induisent pas des variations de sens de nature à travestir la pensée de son auteur ?
o Est-ce que certains extraits sonores significatifs d’un discours de campagne électorale censurés, volontairement ou non, ne desserviront pas les intérêts d’un homme politique ?
o Est-ce que les effets d’insistance sur certains extraits sonores insipides ou orduriers d’un discours de campagne électorale, montés en épingle volontairement ou non, ne nuiront pas à l’image d’un homme politique ?
NB : la manière dont une information est présentée peut créer, chez l’auditeur ou le téléspectateur, une impression totalement différente selon l’angle de captation et les éléments retenus au montage.[1]
En réalité, toutes ces questions montrent bien que nous sommes à la frontière du professionnalisme et de l’éthique.
Question d’ordre éthique aussi, évidemment ! Et pour la bonne raison que l’éthique est à considérer ici comme une notion très voisine de l’équilibre. Et en fait justement d’équilibre, c’est bien le maître-mot en matière de traitement des illustrations sonores en période électorale. C’est souvent à ce carrefour que l’on attend le journaliste et gare à lui s’il prête flanc à la partialité !
EQUITE (selon le Petit Larousse)
Vertu de celui qui possède un sens naturel de la justice, respecte les droits de chacun, impartialité.
EQUILIBRE ( selon le Petit Larousse)
Juste combinaison de forces, d’éléments, répartition harmonieuse.
NB : au plan pratique, chacun serait d’accord qu’on ne peut pas faire confiance et s’en remettre au sens naturel de la justice d’un journaliste. En la matière, les apparences et les déclarations d’intentions peuvent être trompeuses. D’où la nécessité de prévoir le cadre réglementaire qui garantirait cette équité dans les faits.
En clair, l’éthique exalte les valeurs, les principes moraux et la vertu tandis que l’équilibre fait appel aux dispositions pratiques et mécanismes par lesquels cette même équité est assurée et garantie dans la réalité.
Par conséquent, cet équilibre tant recherché dans le traitement des illustrations sonores passe forcément par la définition d’un cadre normatif, une sorte de code de bonne conduite professionnelle du journaliste en période électorale dont nous esquissons ici quelques principes fondamentaux :
- Respecter l’alternance dans le choix des acteurs politiques engagés dans la compétition électorale de mars 2006 ;
- apprendre à gérer ses états d’âme : ne pas contraindre le public à partager votre aigreur ou votre amertume ;
- respecter chaque acteur dans son identité et dans ses droits ;
- respecter le droit à la différence (culturelle, philosophique, ethnique, politique, etc.) ;
- se tenir à équidistance de tous les courants politiques engagés dans la compétition électorale ;
- se garder de tout parti-pris dans le traitement de l’information ;
- apprendre à dire ce qui est (que cette information, cet extrait sonore vous plaise ou non ; qu’il vous arrange ou non).
- éviter de faire de l’information, un instrument de domination d’un groupe social ou politique contre un autre ;
- éviter d’utiliser sa plume ou son micro à des fins de règlement de compte ;
- faire preuve d’une prudence et d’une rigueur extrêmes dans l’exploitation d’extraits sonores et la relation de faits sensibles ou explosifs pour la paix sociale ;
- pousser le plus loin possible l’intégrité morale et défendre obstinément son devoir d’incorruptibilité pour ne pas avoir à se sentir redevables de leaders politiques et succomber à leurs injonctions lorsque ceux-ci exigeraient un traitement de faveur voire une exploitation généreuse de leurs déclarations ;
- etc.
En définitive, il y a lieu de tenir l’EQUILIBRE pour un principe sacré en matière de traitement et de diffusion de l’information électorale. Mais, tout en affirmant l’importance de ce principe, il n’est point question de verser dans l’excès contraire, c’est-à-dire une gestion arithmétique et trop mécanique de l’équilibre qui vous soumettrait à un dicktat ou à un stress du minutage.
Mais alors, comment faire pour ne pas transformer ce qui demeure fondamentalement une exigence professionnelle en une hantise morale ?
Manifestement, il appartient à chaque rédaction, selon son organisation interne, d’établir les modalités par lesquelles ce principe pourra trouver son expression réelle dans la pratique quotidienne du métier.
QUELQUES CONSEILS / RECOMMANDATIONS
ü Se montrer gourmand dans la chasse et la collecte des informations et suffisamment perspicace et mesuré dans le traitement et l’exploitation des informations recueillies. Car, en période électorale, période extrêmement sensible et où l’information devient une sorte d’étincelle très inflammable, tout ne peut se dire. Mieux, tout ne peut être dit partout et à tout moment. D’où un sens élevé du discernement et de la responsabilité sociale qui, ici, n’a rien avoir avec la rétention de l’information.
ü Faire preuve d’humilité en sollicitant, lorsque cela est possible, l’appréciation et les conseils des confrères ou de sa Rédaction face à certains choix difficiles à faire au plan déontologique et professionnel.
ü Ne pas avoir la naïveté de penser que c’est parce qu’on aura diffusé une information à scandale sous le couvert de l’illustration sonore qu’on serait à l’abri des poursuites judiciaires. En la matière, il est bon de rappeler que l’organe diffuseur est lui aussi en cause.
ü Réviser à la baisse l’obsession du scoop. Il ne s’agit point d’autocensure, mais de responsabilité ; celle-ci répond davantage au souci de préparer le journaliste à reconnaître qu’au nom de l’ordre public, qu’au nom de la paix sociale, qu’au nom de la sécurité d’Etat et des intérêts supérieurs de la République, toutes les vérités ne peuvent être dites de façon inconsidérée. Et même parfois, rien que pour la bienséance, certaines séquences d’un enregistrement sonore, certains détails d’une investigation méritent d’être occultés ou mis au frigo en attendant une période de diffusion plus appropriée.
ü Faire preuve, plus qu’à l’ordinaire, de prudence, de mesure, de hauteur, de moralité, de rigueur et de discernement dans le traitement de toute déclaration exaltant par exemple la haine raciale et à la violence, de tout propos ordurier ou orgiaque, touchant à l’intimité ou à la dignité d’un adversaire politique. Aussi, le journaliste en mission de couverture électorale veillera-t-il, dans la sélection des extraits sonores, à ne pas faire écho à des insanités, à des invectives grossières, à des passes d’armes qui anéantissent des citoyens dans leur équilibre familial, à des réquisitoires qui avilissent des groupes humains par rapport à leurs cultures et aux valeurs identitaires…
Bref, il s’agit de savoir jusqu’où ne pas aller trop loin dans l’expression de ce qui, aux yeux du journaliste, tient lieu de vérité. Car, l’argument de la quête obstinée de la vérité ou du scoop érigée en obsession ou en leitmotiv devient faible sinon inadéquat devant certains enjeux humains, sociaux ou républicains, tel le cas des élections présidentielles du 05 mars 2006 !
[1] IDDM, journalisme et élections, guide pratique, Québec, 1997, p.10
Anicet Laurent QUENUM est journaliste de formation. Il a excercé dans la presse écrite et audiovisuelle avant de s'investir dans la communication institutionnelle au profit d'organisations ouest-africaines. Il se passionne également pour le renforcement des capacités et la recherche en communication.
Source : Du bon usage des illustrations sonores en période électorale - Articles Gratuits
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