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L’évacuation de la communauté juive du Maroc au début des années 1960

Par : Le 1/06/2010 à 11:46 AM

L’évacuation de la communauté juive du Maroc

au début des années 1960

La fin du Judaïsme en terres d'Islam, dir. Sh. Trigano, Denoël Médiations, Paris 2009, pp. 303-358.

Les chapitres

Une longue mutation démographique

Le bilan du protectorat : progrès et déceptions

La politique du jeune état marocain

Les atteintes aux droits des Juifs et au statut de la communauté

La question de l’émigration et l’octroi des passeports

La rupture des relations postales

Le dahir de la marocanisation

Le poids de l’islam dans la constitution marocaine

La conversion forcée des jeunes filles juives

Le tournant décisif de l’année 1961 : le naufrage du Pisces

L’accord de compromis » et les pourparlers qui l’ont précédé.

L’indemnisation et l’évacuation

L’histoire des Juifs du Maroc après l’indépendance (1956) est marquée par l’évacuation presque totale d’une communauté, d’un quart de million de Juifs, et son transfert organisé en Israël. Ce transfert de population mit fin à l’histoire d’une communauté, parmi les plus importantes de la diaspora juive, et qui devint à son arrivée en Israël, la première communauté du pays. À la question cardinale de savoir pourquoi les Juifs ont quitté le Maroc on peut fournir diverses réponses. Certaines sont substantielles et relèvent de problèmes fondamentaux, et d’autres sont circonstancielles et tiennent à la date spécifique de leur départ, au début des années soixante.

Une longue mutation démographique

Plusieurs raisons ont fait pencher la balance en faveur de ce départ, parmi lesquelles la mobilité démographique à l’intérieur du pays. En effet, l’émigration des Juifs s’est produite au terme d’un processus démographique naturel, qui débuta longtemps auparavant au sein de la société marocaine, et plus longtemps encore, dans la communauté juive, en raison de son statut socio-économique spécifique. Ce processus démographique s’accéléra aux 18e et 19e siècles et pris un élan sous le Protectorat français. La population juive quitta progressivement les campagnes en direction des petites villes voisines, et celle des petites villes migra vers les villes plus grandes. Le processus d’urbanisation rapide, qui réduisit la population juive rurale à près de 15% seulement du total de la communauté en 1957, se poursuivit avec la croissance démographique jusqu’à arriver à 8% au début des années soixante. La nouvelle métropole économique, Casablanca, devint rapidement le centre de la vie juive. Parallèlement, dans les grandes villes, le passage de l’ancien « mellah » vers de nouveaux quartiers juifs et l’assimilation individuelle dans les quartiers européens se poursuivirent. Les mouvements démographiques intérieurs constituaient un signe annonciateur et la première étape d’un processus, qui devait conduire à l’émigration en dehors du Maroc. Le nouvel essor économique dû à la colonisation ébranla la structure des métiers juifs traditionnels, et porta plus particulièrement atteinte au métier de l’orfèvrerie[i]. Avec l’essor économique de Casablanca, les migrations vers cette ville s’effectuèrent directement depuis les villages éloignés. En janvier 1960 la population rurale juive ne comptait plus que 8,33% de la communauté, soient 30 000 personnes sur une population de 250 000 Juifs environ.

Parallèlement à cette migration interne, avant même la fondation de l’Etat d’Israël, se développa une émigration, non seulement vers la France et l’Espagne, mais aussi vers le Brésil et le Venezuela, Gibraltar, l’Angleterre, les Etats-Unis et le Canada. Le départ du Maroc pour des centres d’attraction plus attrayants, qui promettaient à long terme une qualité de vie meilleure, s’inscrivait dans un processus qui alla en se renforçant. Ces mouvements de population étaient dus surtout à la nouvelle scolarisation et à la promotion culturelle sous l’égide de la France. En peu de temps, la communauté assimila avec avidité la civilisation française, et un fossé se creusa entre elle et son environnement géographique et social arabo-musulman. Le sous-développement relatif de la société marocaine suscita le départ des Juifs qui aspiraient améliorer leur condition sociale et s’inquiétaient de l’avenir professionnel et culturel de leurs enfants. L’ébranlement économique engendré par la migration intérieure, les relations avec les autorités du Protectorat, la remise en cause de l’équilibre social entre Musulmans et Juifs et le passage du statut de dhimmi à un semblant d’égalité avec les Français ne firent qu’accélérer cette mobilité[ii].

Le bilan du protectorat : progrès et déceptions

Le processus d’occidentalisation accéléré, découlant de la scolarisation dans les écoles de l’Alliance Israélite Universelle, suscita de nombreux espoirs parmi les admirateurs de la civilisation française. Ils espéraient que tous les Juifs du Maroc bénéficient de la citoyenneté française, selon le précédent du décret Crémieux, qui avait fait des Juifs d’Algérie des citoyens français. Lorsque la guerre éclata, et avant la capitulation de la France, quelque 8 000 jeunes Juifs du Maroc demandèrent à s’engager dans l’armée française pour combattre le nazisme. Les autorités le leur refusèrent, sous prétexte que ceci entraînerait des demandes de citoyenneté, qui déséquilibrerait le tissu social des relations entre Musulmans et Juifs. Très tôt, les anciens élèves de l’Alliance israélite furent désenchantés par la France, déception qui s’accrut avec l’entrée en vigueur des lois discriminatoires de Vichy - adoptées avec enthousiasme par la Résidence générale française au Maroc - et qui portèrent atteinte au statut des Juifs de nationalité française ou étrangère, parmi lesquels une dizaine de milliers de Juifs d’origine algérienne. Les Juifs d’Europe orientale qui avaient trouvé refuge au Maroc furent déportés dans des « camps de séjour » à Bouarfa et Agdiz, aux confins du Sahara[iii]. Ce triste épisode se reflète dans les chansons populaires qui faisaient l’éloge du libérateur américain, après le débarquement allié en Afrique du Nord, et exprimaient leur répugnance des Français[iv]. Un décret du 22 août 1944 contraignait les Juifs venus habiter la ville européenne, après septembre 1939, à retourner au mellah. À Fès, 40 Juifs sur 342 furent soumis à ce décret discriminatoire. À Casablanca, la situation était encore plus dure. Une dizaine de milliers de Juifs, sur les 50 000 de la ville, habitaient déjà la ville européenne. Le numerus clausus imposé aux Juifs dans les établissements d’enseignement français constitua une atteinte douloureuse qui entraîna l’interruption des études de nombreux jeunes. Cette mesure toucha aussi les Juifs exerçant certaines professions libérales[v].

Durant les 43 années du Protectorat, la communauté juive tira profit de la présence française pour accélérer le processus de son évolution sociale et culturelle. Ses représentants officiels devaient agir en harmonie avec les autorités françaises au Maroc. Bien que les Juifs acquirent avec avidité la culture et l’éducation françaises, leurs relations avec les Français du Maroc étaient plutôt distantes. Ce n’était pas seulement à cause de l’attitude française sous le régime de Vichy[vi]. Leur promotion sociale, leur francisation et leur occidentalisation ostensibles ne plaisaient pas aux colons du Protectorat. Le pourcentage de Français militants de la droite raciste au Maroc et en Algérie était plus élevé qu’en métropole. Les représentants de la puissance coloniale considéraient avec mépris la population juive et entravèrent à plusieurs occasions son ascension sociale. Au lieu d’encourager et de favoriser l’élément démographique apte à l’assimilation à la langue et à la culture française, les autorités du Protectorat s’efforcèrent de préserver un équilibre traditionnel hypothétique entre Juifs et Musulmans, afin de préserver le statu quo de la « politique indigène » instaurée par le premier Résident général, le maréchal Lyautey. De là découlent les efforts des autorités du de ne point permettre aux Juifs, un certain temps, de fonder de nouvelles écoles et des hôpitaux, tant qu’il n’y en avait pas chez les Musulmans. Il en fut de même pour l’interdiction de la création d’un mouvement scout juif[vii]. Le moindre signe de progrès éducatif chez les Musulmans était perçu par les fonctionnaires de la Résidence comme une menace potentielle à la présence française en Afrique du Nord. Au Maroc, les rapports de dédain envers les jeunes juifs de la part des colons français ne tardèrent pas à se manifester. Plusieurs étudiants juifs qui à la veille de l’indépendance étudiaient dans les universités françaises, préférèrent retourner au Maroc pour prendre part à son édification au lieu de s’installer en France, bien que nombre d’entre eux avaient la nationalité française. Les élèves juifs scolarisés avec des jeunes Français se sentaient discriminés et préféraient la compagnie des Marocains. La société française était composée de petits fonctionnaires aux opinions xénophobes et de colons aisés qui affichaient leur mépris pour les Juifs autant que pour les Musulmans. Par conséquent, le départ des Français fut souvent ressenti comme un soulagement. Les Juifs aimaient la France et sa culture mais haïssaient ses colons xénophobes[viii].

Il ne faut pourtant pas minimiser l’évolution qui s’opéra dans le statut des Juifs sous le Protectorat, notamment après 1934, par rapport à l’époque précoloniale. Bien que le statut de la dhimma ne fut pas officiellement aboli, les Juifs se sentirent émancipés, ce qui annulait de facto le statut discriminatoire de la dhimma[ix]. Ils pouvaient depuis circuler librement dans les quartiers musulmans, portant des vêtements européens, sans craindre de s’approcher des mosquées et des lieux saints musulmans. Certes, des tentatives furent entreprises en mars 1935 pour restreindre la résidence des Juifs dans les quartiers européens de Casablanca. Le Glaoui de Marrakech, qui collabora avec les autorités françaises, tenta lui aussi en 1937 d’empêcher le travail de jeunes filles musulmanes dans les maisons juives, mais en vain. Ce n’était plus que les dernières convulsions d’un temps révolu, effacé par la modernité salvatrice[x]. En peu de temps, les Juifs passèrent d’un statut d’infériorité à celui de classe sociale privilégiée par rapport aux Musulmans. L’éducation française - même minimale - reçue par les Juifs dans les écoles de l’Alliance et l’assimilation rapide dans la modernité creusa un fossé d’une génération entière entre eux et la majorité des Musulmans. En dépit des craintes des Français, les Juifs n’utilisèrent pas l’éducation et la culture française contre l’occupant étranger, ni en sa faveur, en tout cas pas de manière ostentatoire. La modernisation chez les Juifs transforma de fond en comble leurs relations avec les Musulmans et leur conféra un avantage dorénavant irréversible, qui subsista même lorsque les Marocains devinrent maîtres du pays. À vrai dire, sous le Protectorat, les Juifs ne recherchaient pas l’égalité des droits mais souhaitaient obtenir les mêmes avantages accordés aux Français, qui leur donnaient la priorité sur la majorité musulmane. Jusqu’à la pénétration française au Maroc, l’identité des Juifs était claire et simple, mais le bouleversement culturel déclenché par la puissance coloniale rendit la situation plus complexe, en créant de nouveaux pôles d’attraction et de nouvelles identifications. Grâce à l’effervescence culturelle française, les Juifs du Maroc purent - théoriquement tout au moins - choisir selon leur inclination - le nationalisme marocain, la patrie israélienne ou l’option française.

L’éducation dispensée dans les écoles de l’Alliance israélite universelle offrit à l’élite juive une option parallèle d’identification. Elle conféra aux Juifs un statut spécifique, et même privilégié, par rapport aux Musulmans. À la différence des communautés juives d’Europe occidentale, le processus d’émancipation des Juifs du Maroc ne s’est pas accompli par le biais de l’assimilation au sein de la société majoritaire. L’assimilation socioculturelle était plutôt orientée vers la puissance coloniale et non vers la société arabo-musulmane. L’éducation française n’eut certes pas pour effet de créer une reconnaissance envers le Protectorat, mais engendra une attache culturelle avec la France et une soif vitale de la langue française. Ainsi surgirent les conditions d’une identification non seulement double, cas habituel dans les communautés juives en Occident, mais aussi triple, similaire dans une certaine mesure, à la situation de certaines communautés juives d’Europe orientale, dont les membres cultivés portaient leur regard vers l’Occident.

Le Protectorat français au Maroc prit fin le 2 mars 1956. Sur une population de près de dix millions de personnes au moment de l’indépendance, la communauté juive comptait quelque 230 000 âmes dont la plupart habitaient les grandes villes, surtout à Casablanca. Au début du Protectorat, peu de Juifs quittaient le Maroc à destination de la France, de l’Espagne ou de l’Amérique du sud. Je divise habituellement l’émigration juive en dehors du Maroc en trois périodes : la période de Qadimah[xi], qui s’étend de la création de l’Etat d’Israël à l’indépendance du Maroc (1948-1956) ; la période de la Misgeret, où l’émigration s’effectua clandestinement (entre 1956 et novembre 1961) ; et la période de l’Opération Yakhin durant laquelle l’émigration se fit au moyen de passeports collectifs après un accord avec les autorités marocaines (1961-1966). Dans les années 1948-1949, près de 22 900 Juifs partirent en Israël. Entre l’indépendance d’Israël et l’indépendance du Maroc, les Juifs émigrèrent vers le jeune État d’Israël au rythme de 3 000 personnes environ chaque mois. Pendant toutes les années d’activité de l’organisation Qadimah (1949-1957), près de 110 000 Juifs quittèrent le Maroc, et quelque 120 000 y demeurèrent jusqu’en 1961[xii]. Entre 1957 et novembre 1961 l’émigration organisée par la branche du Mossad devint clandestine, où l’on réussi tant bien que mal à faire sortir 29 472 Juifs des frontières marocaines. De novembre 1961 à la fin 1964, 83 707 Juifs quittèrent légalement, bien que discrètement, le Maroc. En 1965 vivaient encore au Maroc près de 55 000 Juifs. En 1972 il n’en restait pas plus de 30 000 et en 2003 moins de 5 000[xiii]. Entre 1948 et 1967 un total de 237 813 Juifs arrivèrent du Maroc en Israël[xiv]. Ainsi s’effectua l’évacuation quasi totale d’une communauté juive enracinée en Afrique du Nord depuis l’époque romaine.

La politique du jeune état marocain

Après l’indépendance, le royaume marocain, devait choisir entre la poursuite des relations avec la France, sa culture et sa langue et l’Occident démocratique d’une part, et l’alignement sur les pays du Moyen-Orient, leur politique panarabe et leur relation néfaste avec la population juive d’autre part. Le statut juridique des Juifs dans le nouvel état n’était pas claire. Les Juifs devaient-ils revendiquer des droits particuliers en tant que minorité ethnique à l’écart du reste de la population, ou bien s’assimiler au sein de la nouvelle société, de sa culture et de sa langue, au point de s’y fondre, à l’instar des communautés juives d’Europe occidentale ? Si la première option comptait peu de partisans dans la classe intellectuelle, car ses adeptes potentiels préféraient tout simplement émigrer hors du Maroc, la seconde eut, dans un délai relativement bref, sa période de gloire. Mais la réalité politique marocaine bouleversa la situation. Bien vite, il s’avéra que ce qui valait pour les Juifs de France au lendemain de la Révolution et pour les Juifs d’Europe occidentale par la suite, ne convenait pas au nouvel état arabe et musulman, même après une présence française de quarante ans.

Si l’histoire de la communauté juive du Maroc après l’indépendance n’est pas identique à celle des autres pays arabes, qui expulsèrent bien vite leurs Juifs après la création de l’état d’Israël, elle fut marquée par la crainte permanente d’un avenir incertain et inquiétant, voire d’une éventuelle catastrophe qui ne tardera pas à arriver[xv]. La communauté était préoccupée par ces questions déterminantes pour son avenir, pour le meilleur ou pour le pire. Le royaume marocain indépendant devait trancher sur ces questions. Ses décisions politiques allaient déterminer le sort des Juifs, soit vers un renouveau individuel et communautaire au sein d’un pays démocratique et moderne, soit vers la fuite du pays par crainte d’une catastrophe imminente. En plus de l’éclosion du conflit du Moyen-Orient au cœur des relations judéo musulmanes au Maroc, se développa chez chaque Juif la crainte de perdre les avantages acquis auparavant par rapport aux Musulmans. La remise en cause de ces privilèges par l’adoption d’une politique d’arabisation de l’administration publique et du système judiciaire risquait de réduire à néant les avantages d’une éducation française pour l’obtention de postes clé dans la fonction publique. Dans les professions libérales et dans la bourgeoisie juives régnait un sentiment d’appréhension, provenant de la nécessité de choisir entre la langue et la culture françaises, qu’ils avaient assimilées avec enthousiasme, et le processus futur d’arabisation, porteur d’un bagage culturel musulman défavorable aux Juifs. La crainte de perdre ces avantages à la suite de l’arabisation créa dans la communauté un état d’insécurité chronique, qui ne fit que se renforcer. Le Maroc ne pouvant pas assurer un avenir meilleur à ses citoyens juifs dans un état arabo-musulman, il n’y avait d’autre choix que de partir.

L’histoire du Maroc au cours des sept premières années de son indépendance est aussi celle des échecs de ses dirigeants dans leurs rapports avec la communauté juive. Les jeunes dirigeants du nouvel état qui aspiraient évoluer vers une société démocratique et moderne, échouèrent dans leurs tentatives d’intégrer en son sein une population non musulmane, ancrée dans le pays bien avant l’islamisation et l’arabisation du Maroc. Il convient de préciser que le royaume marocain était l’un des rares pays arabo-musulman à avoir élu un ministre juif, le Dr Léon Benzaquen, dans son premier gouvernement. En dépit de nombreuses tentatives de garantir la présence juive dans l’état indépendant, le Maroc commit des erreurs qui amenèrent les Juifs à mettre en doute leur avenir dans ce pays. L’erreur la plus grave fut la restriction de la liberté de circulation et les entraves à l’obtention de passeports. Plus les autorités marocaines s’efforçaient de retenir les Juifs dans le pays, plus elles diminuaient leur volonté d’y rester. De ce point de vue, ces premières années d’indépendance constituent un moment décisif dans l’histoire de la nouvelle société marocaine. Ses dirigeants ayant vécu l’humiliation du colonialisme devinrent progressivement plus sensibles aux liens culturels et sociaux avec le monde arabe, et supportèrent sans enthousiasme les pressions de la Ligue arabe et l’influence néfaste du nassérisme. Cet état de chose engendra une politique qui écarta progressivement la possibilité que des citoyens juifs puissent s’intégrer dans le Maroc indépendant, alors que d’autres options plus attrayantes s’ouvraient déjà à eux.

Les atteintes aux droits des Juifs et au statut de la communauté

Malgré les déclarations rassurantes des autorités et l’euphorie qu’a vécu la classe intellectuelle juive juste après l’indépendance, le souvenir douloureux de deux événements sanglants resta gravé dans sa mémoire collective[xvi]. L’incident qui marqua l’histoire de la communauté s’était produit dans la nuit du 7 au 8 juin 1948, trois semaines après la création de l’État d’Israël et le début du conflit avec ses pays voisins. Le sultan Mohammed Ben Youssef comprit le danger que représentait pour la communauté juive le conflit israélo arabe. Le 23 mai, il s’adressa à son peuple en lui rappelant son obligation de protéger ses citoyens juifs et demanda aussi à la communauté de ne pas manifester sa solidarité avec le nouvel état juif. Dans la ville orientale d’Oujda et dans le village voisin de Jerrada, distant de 46 km, éclatèrent des émeutes qui restèrent profondément gravées dans la conscience juive. Oujda servait à cette époque de ville de transit pour les Juifs qui quittaient le Maroc à destination d’Israël, en passant par l’Algérie voisine. En juillet 1948, dans le cadre des actions contre le pouvoir occupant français, des Musulmans attaquèrent ceux qu’ils considéraient comme leurs collaborateurs juifs. À Oujda, quatre Juifs, et un Musulman qui tentait de les protéger, furent assassinés. À Jerrada, 39 Juifs furent tués et 30 furent grièvement blessés. Le rabbin de la communauté, Moshe Cohen, trouva la mort dans ce pogrome. Cependant, il convient de souligner que dès le mois de mai, le président de la communauté d’Oujda, Obadia, avait averti les autorités françaises de l’effervescence antijuive dans la ville mais, étonnamment, le contrôleur civil qui tenait lieu de gouverneur régional du Protectorat dans la ville, quitta les lieux un jour auparavant. Ceci fait peser de lourds soupçons sur les autorités françaises d’avoir fomenté des troubles anti juifs pour semer la discorde entre les deux communautés. Néanmoins, le mobile des émeutes était peut être lié aussi à l’émigration vers Israël et à la situation au Moyen-Orient, et non à des mobiles locaux[xvii].

Un autre incident antijuif se produisit le 3 août 1954 dans la ville de Sidi Qassem (Petit Jean), où six commerçants juifs de Meknès furent tués. Contrairement au pogrome d’Oujda, cet incident n’avait pas de lien avec le conflit israélo-arabe. Dans cette petite ville habitaient seulement une cinquantaine de Juifs, mais des commerçants juifs de Meknès, la ville voisine, venaient y faire leurs affaires. Ce qui déclencha le massacre était l’exigence du mouvement national marocain de fermer les magasins le vendredi. Des pressions inverses furent exercées par les policiers français pour ouvrir les magasins, en dépit des menaces. Au cours de cette situation explosive, quelques manifestants marocains collèrent des photographies du roi en exil sur les magasins, y compris sur ceux appartenant aux Juifs. Un policier français qui tenta de retirer les photographies s’en sortit indemne, mais la foule en colère se retourna contre les commerçants juifs qui furent accusés de s’être opposés à la grève. Les Juifs en subirent de lourdes conséquences : Samuel Boussidan, Shalom Elfassi et son fils âgé de 22 ans, Elie Toledano et son fils de 12 ans, et Abraham Amar furent assassinés, après avoir subi des traitements cruels et leurs corps furent brûlés par les manifestants. Cet incident tragique ne fut pas mentionné dans la presse israélienne de l’époque, bien que le ministère des Affaires étrangères eut reçu des photos et un compte-rendu de l’événement[xviii]. Mais l’instabilité politique et l’incertitude planaient sur l’avenir de la communauté. Les déclarations sur l’arabisation prochaine de l’administration et l’adhésion du Maroc à la politique panarabe raviva la mémoire de ces deux incidents, et incita les Juifs à quitter un pays incapable de garantir leur sécurité.

Après une courte période d’euphorie qui anima l’intelligentsia juive, et malgré les avantages acquis en matière de promotion professionnelle dans la fonction publique et dans les divers ministères, les difficultés commencèrent à surgirent. Elles concernaient principalement les entraves à l’octroi de passeports qui restreignaient la liberté de circulation, la rupture des relations postales avec Israël, la marocanisation des associations, l’arabisation de l’administration publique et l’adoption d’une nouvelle constitution définissant le Maroc comme un état islamique. En outre, les atteintes anti juives de la part de policiers marocains lors de la visite d’Abdel Nasser à Casablanca après l’adhésion du Maroc à la Ligue arabe et son ralliement à l’idéologie panarabe en politique étrangère ne firent qu’aggraver la situation déjà tendue. Cette série d’événements suscita progressivement un sentiment de méfiance envers les autorités, et la conviction grandissante qu’à long terme il n’y avait plus d’avenir dans ce pays et qu’il fallait se préparer à partir avant la catastrophe prochaine. Qui plus est, on ne peu nier le fait que la création d’un état juif en Israël, juste après la shoah, ranima des sentiments d’ordre messianiques, bien ancrés dans la liturgie juive, et toujours ardents dans la masse populaire juive.

La question de l’émigration et l’octroi des passeports

Le problème de l’émigration juive, formulée plus diplomatiquement comme le droit à la liberté de circulation, inquiétait les dirigeants de la communauté, à cause des obstacles dressés par les autorités pour obtenir des passeports. Les Musulmans n’avaient aucun problème à les recevoir, tandis que les Juifs devaient subir des enquêtes et attendre plusieurs mois avant de recevoir, trop souvent, une réponse négative. La question des passeports demeura énigmatique aux yeux des dirigeants de la communauté. Fallait-il croire à la sincérité des autorités promettant de délivrer des passeports à toute personne désirant se rendre à l’étranger ? Fallait-il croire que ces promesses n’étaient plutôt enfreintes que par des fonctionnaires locaux, passant outre aux instructions de leurs supérieurs ? Fallait-il plutôt se méfier des promesses qu’on n’avait pas l’intention de tenir et qui ne cherchaient qu’à apaiser les mécontentements ? Avec le temps, une procédure fut mise en place par les fonctionnaires. Après un premier entretien, ils demandaient aux solliciteurs de passeports de revenir au bout d’un certain temps pour confirmer leur décision de quitter le pays. Les enquêtes embarrassantes sur le but du voyage et sa destination finale et la crainte d’éventuelles sanctions découragea la masse juive d’oser même entamer une procédure de demande de passeport. Plusieurs l’abandonnaient en cour de route. Ceux qui persistaient virent souvent leur demande rejetée. Ceux qui l’obtenaient étaient en général des étudiants ou des personnes aisées qui devaient se rendre à l’étranger dans le cadre de leurs affaires et qui en plus devaient proposer des pots-de-vin pour écourter le processus. Lorsque les fonctionnaires soupçonnaient le demandeur de vouloir émigrer en Israël, ils ne délivraient de passeports qu’à une partie de la famille, tandis que les autres tenaient lieu d’otages.

Même les milieux libéraux marocains s’opposèrent à l’idée d’une émigration juive. Ils souhaitaient afficher devant l’opinion publique mondiale le visage d’un Maroc moderne soucieux d’accorder l’égalité des droits à tous ses citoyens sans distinction de religion. Les jeunes dirigeants du pays craignaient aussi que le départ des Juifs n’affaiblisse l’économie du pays qui cherchait à la consolider après le départ des Français. D’autre part, les milieux panarabes de l’aile conservatrice de l’Istiqlal, craignaient que des Juifs marocains aisés aillent renforcer les forces sionistes en Israël contre la nation arabe. Contrairement à la position des représentants du Palais, les dirigeants de l’Istiqlal et leurs journaux Attahrir et Avant-garde exigèrent la fermeture du camp de transit pour les immigrants Qadimah, installé par l’Agence juive près d’Aljadida (Mazagan). Pourtant, même le dirigeant traditionnel de l’Istiqlal, Allal Alfassi, déclara à plusieurs reprises que conformément aux principes de liberté et de démocratie qui lui étaient chers, il ne s’opposait pas au droit des Juifs de quitter le Maroc.

En février 1956, le journal du Parti Démocratique pour l’Indépendance (PDI), présidé par Mohammed Hassan el Ouazzani, publia un éditorial dans lequel il s’adressa aux Juifs leur demandant de surmonter leurs difficultés provisoires et renoncer à leur intention de quitter le pays. Il souligna que les organisateurs de l’émigration juive devaient être considérés comme des ennemis du Maroc et de la nation tout entière[xix]. Dans un autre article, le journal précisa : « Nous ne pouvons pas supporter que les sionistes impérialistes enrôlent les Juifs marocains, qui sont des citoyens à part entière de notre pays, pour les transformer en colons sur une terre arabe appartenant aux Palestiniens. Ne soyons pas complices de cette injustice. Le ministre de l’Intérieur doit, par conséquent, prendre immédiatement les mesures nécessaires et ne plus accorder de passeports collectifs aux Juifs qui veulent se rendre en Israël »[xx].

Lorsqu’Alfassi rentra au Maroc, en août 1956, l’organe de l’Istiqlal Al ‘alam publia un article écrit par le dirigeant en exil, qui cherchait à reprendre une place au sein de la direction de l’Etat, après une longue absence. Il couvrit de louanges le roi pour avoir empêché l’émigration des Juifs en Palestine arabe, asservie par l’impérialisme sioniste, et pour avoir dissous l’organisme Qadimah qui s’en occupait à l’époque du Protectorat. Alfassi définit ainsi l’identité des émigrants : « Nous savons que ces émigrants ne font pas partie des pauvres, mais des classes moyennes qui emportent de l’argent qu’ils ont reçu en vendant leurs biens. Ce qui signifie que nous offrons à Israël des centaines de sionistes riches et en bonne santé pour habiter une terre arabe et pour faire la guerre à nos frères arabes[xxi] : notre indulgence a des limites ! Les droits dont bénéficient nos frères juifs leur imposent l’obligation de loyauté envers leur patrie et à ses habitants. La propagande sioniste induit les Juifs en erreur et tente de nous tromper. Nous demandons au ministre de l’Intérieur de mettre fin à cette situation honteuse qui touche le point le plus sensible du Maroc, de ne pas délivrer de passeports collectifs et de ne pas laisser partir ceux qui veulent émigrer en Israël »[xxii]. En dépit de ses attaques contre les sionistes et Israël, Alfassi appelait les Juifs « nos frères » mais ne leur accordait des droits qu’à condition qu’ils soient loyaux envers l’état. En outre, bien que le dirigeant de l’aile gauche de l’Istiqlal, Mehdi Ben Barka, se soit illustré par son rapport positif aux Juifs, il n’hésita pas à qualifier ceux qui quittaient le Maroc de traîtres. En novembre 1957, Ben Barka, en tant que président de l’assemblée nationale consultative, mit en garde les Juifs, les prévenant que l’émigration risquait d’inciter des Musulmans à commettre des actes antisémites contre ceux de leur coreligionnaires qui restent au Maroc, et que ces émigrants en porteraient la responsabilité[xxiii].

La position du Palais envers l’émigration, nous est fournie par le compte rendu des entretiens de Wolfgang Bertholz de Berne avec Ahmed Alaoui, directeur du service de presse du Palais, en juillet 1958[xxiv]. Alaoui n’hésita pas à reconnaitre que les autorités dressaient des difficultés contre l’émigration et que les fonctionnaires « retardaient l’octroi du passeport pour donner au Juif le temps de réfléchir. Nous le prévenons sur ce qui l’attend en Israël et nous l’informons sur les Juifs qui veulent retourner au Maroc après leur déception de l’expérience israélienne. Nous l’informons aussi sur les nombreux Juifs qui attendent leur retour au Maroc dans les camps de transit de Marseille […][xxv] La décision finale de permettre à un Juif de quitter le Maroc ou pas est de notre ressort, bien entendu. Si son émigration est contraire aux intérêts du Maroc, si par exemple ce Juif est indispensable au pays du point de vue économique […] nous n’autorisons pas son départ ». À la question de Bertholz de savoir si un Juif était décidé malgré tout à partir en Israël, Alaoui répondit : « qu’il aille au Diable ! »[xxvi].

La rupture des relations postales

L’événement qui atténua l’euphorie du début de l’indépendance et provoqua une dégradation progressive des relations entre les autorités marocaines et le monde juif se produisit le 22 septembre 1959, alors que le gouvernement de gauche était au pouvoir. Sur l’initiative du roi, les ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe se réunirent à Casablanca pour leur 32e conférence. Les entretiens du roi Mohammed V avec Hussein de Jordanie et Fayçal d’Arabie lors de sa visite au Moyen Orient avait même suscité des déclarations anti-israéliennes ainsi qu’à des appels à l’arabisation linguistique. La décision de créer une « Union postale arabe » entraîna la rupture unilatérale des relations postales, télégraphiques et téléphoniques entre le Maroc et Israël. Exceptionnellement, cette décision ne s’appliqua pas aux appels d’urgence en provenance de navires en détresse. Trois jours après, des affiches furent placardées dans les bureaux de poste, indiquant que tout courrier envoyé à destination d’Israël serait renvoyé à son expéditeur. Le nombre de courriers expédiés entre les deux pays atteignait 30 000 lettres par mois dans chacune des deux destinations. Au Maroc, chaque famille juive envoyait en Israël en moyenne une lettre par mois[xxvii]. Près de 150 000 Juifs du Maroc furent d’un jour à l’autre coupés de leurs proches estimés à quelque 120 000 personnes en Israël. Cette décision porta un coup dur à un semblant de symbiose qui s’était esquissée dans les relations judéo musulmanes. Certaines familles brûlèrent les timbres israéliens en leur possession pour dissimuler toute référence à Israël de crainte d’éveiller des soupçons. La rupture des relations postales porta un coup sévère à la communauté et aggrava l’atmosphère de soupçon et d’inquiétude quant à l’avenir des Juifs au Maroc.

Le dahir de la marocanisation

La décision gouvernementale du 26 novembre 1958, exigeant de renouveler l’inscription de tous les organismes bénévoles, juifs et musulmans, au ministère de l’intérieur, inquiéta sévèrement les directeurs des institutions juives. Peu de temps après l’indépendance, Lalla Aïcha, fille aînée de Mohammed V, décida de créer l’association « L’Entraide nationale », pour regrouper tous les organismes de bienfaisance du pays. Les nouveaux statuts avaient entre autres pour but de marocaniser les comités directeurs locaux des associations et organismes étrangers. La réinscription en tant qu’association était soumise à deux conditions : Seuls des citoyens marocains devaient siéger dans les comités directeurs. Seules les cotisations et les subventions gouvernementales étaient permises. Il était dorénavant interdit à tout organisme de recevoir des dons provenant de l’étranger. Les organismes juifs craignaient que les autorités ne se contentent pas de nommer des partisans de l’intégration comme nouveaux membres dans les conseils des communautés, mais aussi qu’ils les obligent à ouvrir leurs écoles et leurs hôpitaux aux Musulmans. Au début, on leur demanderait d’offrir leurs services à quelques Musulmans, mais progressivement les nouveaux venus deviendraient majoritaires et domineront les comités directeurs de ces institutions. Le président de la communauté, David Amar, proposa de modifier les statuts du Conseil des Communautés, afin de surmonter les problèmes juridiques de son organisme et le redéfinir comme minorité ethnique distincte. Les autorités, préoccupées par des problèmes plus pressants, ne souhaitaient pas affronter la communauté sur un sujet aussi fondamental. Ces nouveaux statuts restèrent longtemps au stade de proposition jamais débattue. Etant donné que la plupart des organismes juifs internationaux étaient dirigés par des Juifs de nationalité étrangère vivant au Maroc ou à l’étranger, certains d’entre eux furent contraints de modifier la constitution de leur direction et de nommer des directeurs de nationalité marocaine. Les anciens directeurs prirent le titre de conseillers.

Jusqu’alors, les organismes juifs de bienfaisance bénéficiaient du financement de l’état, comme sous le Protectorat, mais ils craignaient que les autorités n’exigent par la suite de décider eux-mêmes de la répartition des subventions provenant du Joint américain. À cette époque, un membre de l’assemblée consultative du parti Istiqlal, faisant référence au Joint, critiqua le fait qu’un organisme étranger était autorisé à favoriser une partie de la population selon des critères religieux. Les organes du parti aprouvèrent sa critique, ce qui suscita un désarroi au sein des organismes juifs qui bénéficiaient des dons du Joint. En mars, on adopta une résolution à l’encontre de dons répartis au Maroc par des organismes étrangers. Les institutions juives comme l’AIU[xxviii], l’ORT, Otzar ha-Torah et le Joint estimaient que la fin de leur existence approchait, mais en dépit de ces appréhensions, rien ne changea de fait. Par mesure de prévention, le Joint distribua même des surplus de nourriture à des jardins d’enfants musulmans et accorda une aide financière à un organisme bénévole musulman.

Le poids de l’islam dans la constitution marocaine

Malgré les déclarations apaisantes des autorités, les dirigeants de la communauté juive ne pouvaient pas ignorer le fait majeur que le Maroc indépendant est défini dans sa constitution comme un état musulman dans lequel l’islam jouissait d’un statut particulier. Bien que le premier article de la constitution définissait le Maroc comme un royaume constitutionnel démocratique et social et que l’article 5 déclarait expressément que tous les Marocains étaient égaux devant la loi. En outre, les Juifs, très sensibles à la question de la liberté de circulation, ne trouvèrent pas dans l’article 9 aucune référence au droit de quitter le Maroc ou d’émigrer, mais uniquement au « droit de s’installer librement dans tout le royaume ». Le problème n’était pas d’ordre juridique uniquement. Le Maroc postcolonial était une société dans laquelle la religion occupait une place primordiale et toute sa culture reposait sur l’islam. Cette réalité socioculturelle ne laissait plus de place aux non Musulmans, ni aux même aux laïques, comme dans les pays occidentaux. De ce fait, toute tentative de surmonter le problème de l’existence d’une communauté juive dans une société musulmane était vouée à l’échec. L’intelligentsia juive tenta un certain temps d’ignorer le problème, dans l’ardeur enthousiaste de l’indépendance, mais elle dut vite déchanter. La classe dirigeante du pays fut un temps partagée entre sa volonté d’adopter le principe occidental de démocratie, et la fraternité panarabe qui soufflait de l’Orient, mais les contrecoups du panarabisme et du panislamisme n’épargnèrent pas le Maroc. Son adhésion à la Ligue arabe, la rupture des relations postales avec Israël et le processus d’arabisation de l’administration firent pencher la balance et écartèrent toute chance de voir les Juifs jouir dans le nouvel état indépendant d’un statut laïque et démocratique, pareil à celui des Juifs d’Europe occidentale.

La conversion forcée des jeunes filles juives

Au début des années soixante, alors que l’émigration était déjà légale bien que discrète, un phénomène nouveau vint ébranler la vie de la classe moyenne juive au Maroc. Ce furent quelques cas de conversions de jeunes filles juives à l’Islam. Ces cas auraient passés inaperçus si le nouveau ministre des affaires islamiques, le chef du parti de l’Istiqlal, Allal Alfassi, fervent partisan du panarabisme et défenseur de l’Islam, ne décida d’en tirer politiquement profit. Dans l’organe arabe de son parti, Al ‘alam, il publia quotidiennement les noms et les photographies de jeunes juives qui se convertissaient à l’Islam. Il alla même jusqu’à consacrer le stand de son ministère à la Foire internationale de Casablanca à une exposition de ces photographies, incitant par cet acte d’autres jeunes à se convertir. Les dirigeants de la communauté ne tardèrent pas à réagir sévèrement contre les méthodes de ce héro du mouvement national marocain, dont certaines opinions inquiétaient déjà la rue juive. La voix des communautés, rédigé par Victor Malka, consacra trois numéros à ce problème et en fit son cheval de bataille contre le ministre[xxix]. David Amar, ameuta l’opinion publique en publiant un supplément de l’organe des communautés en arabe, destiné aux dirigeants politiques arabisants. Il accusa le ministre de vouloir tirer profit sur ses adversaires politiques, sur le compte de la communauté au lieu de s’occuper des mosquées, des prêches et des pèlerinages. Il s’adressa au ministère de la justice pour arrêter la publication de ces photographies dont quelques unes, avec onze noms de jeunes juives, furent reproduites dans l’organe de la communauté.

Le juriste Carlos de Nesry publia une série d’articles dans La voix des communautés et dans la revue parisienne L’Arche où il expliqua la gravité du problème. Se basant aussi bien sur la halakha juive que sur la shari‘a musulmane, il ne s’opposa point au fait qu’une personne majeure puisse adopter consciemment et par conviction une autre religion que la sienne. Cependant, lorsqu’il s’agit d’une jeune fille mineure, de moins de vingt ans, qu’on enlève de sa famille pour la marier à un Musulman et ensuite la forcer par divers moyens à se convertir, cette situation devenait insupportable, la conversion n’étant en fait qu’un détournement illicite et abusif[xxx]. Même l’hebdomadaire satirique Akhbar dounia, souvent critique envers la communauté, jugea nécessaire de critiquer le ministre des affaires islamique qui prétendait que telle « mineure » a embrassé l’Islam « par pure conviction ». Le reniement de la foi ne manqua pas d’éveiller dans l’imaginaire juif l’image héroïque de la jeune Sol Hatchouel (Solica la juste 1820-1834) de Tanger, décapitée sur la place publique à Fès parce qu’elle refusa de renier sa religion et de se convertir à l’Islam[xxxi]. Le problème des conversions forcées, tout négligeable qu’il soit, ne manqua pas de secouer l’opinion publique juive au début des années soixant


A propos de l'auteur :

Yigal Bin Nun

Université de Paris VIII

Source : L’évacuation de la communauté juive du Maroc au début des années 1960 - Articles Gratuits

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